L’hôpital….

Cette année là, pour Halloween, on n’avait pas prévu de fête ! On n’était plus des gamins, et les déguisements, les bonbons, tout le tralala qui va avec, ça ne nous branchait plus vraiment. Non. On voulait vivre une vraie aventure d’Halloween, avoir la trouille à se pisser dessus et se dire qu’on avait fait un truc de dingue. On était fascinés par l’urbex depuis quelque temps, on suivait des mecs sur Youtube qui faisaient des vidéos géniales, et franchement ça nous semblait le truc le plus cool à faire pour Halloween : trouver un endroit un peu flippant et y passer la nuit, un vrai scénario de film d’horreur !
On voulait juste passer une nuit inoubliable et se dire qu’on avait eu « les cojones » de le faire. Un vrai truc d’ados : un peu dangereux, totalement interdit, et clairement débile. Mais on prenait le truc au sérieux malgré tout, il n’était pas question de faire ça comme des amateurs et de choisir un endroit qu’on trouverait nul. Il nous fallait un lieu flippant, fermé depuis longtemps, un lieu que personne ne fréquentait et qui avait une réputation un peu glauque. On avait cherché pendant deux semaines, et c’est Malvina qui avait trouvé l’endroit : l’hôpital Sainte-Marie de la Résurrection, abandonné depuis 20 ans, et qu’on disait hanté.
C’était LE lieu à faire ! On savait qu’aucun urbexeur ne l’avait fait, donc c’était encore mieux. Parce que non seulement on voulait passer une soirée inoubliable, mais en plus on voulait lancer notre chaîne YouTube d’urbex. On voulait marquer un grand coup en visitant et en filmant un endroit inconnu de tous. Et devenir célèbres par la même occasion… On avait de grandes ambitions ! Notre trio était déjà hors norme parmi les terminales. On était tout le temps fourrés ensemble et nos goûts étaient « à part ». On ne voulait pas se fondre dans la masse de tous ces jeunes matrixés par la mode et les influenceurs. On avait un vrai style, nous ! Gothico-punk esprit « No future ». Ongles noirs, yeux ourlés de khôl, vêtements dark, et Doc Martens aux pieds. On écoutait les Clashs et les Sex Pistols en fumant nos clopes en cachette et on traînait derrière nous une image sulfureuse d’ »allumés » qui ne nous dérangeait pas plus que ça. Tandis que la majorité des gamins qui étaient avec nous en classe arboraient des panoplies streetwear et écoutaient des morceaux trendy d’afro ou de rap, nous on enchaînaient les vieux morceaux de Cure sur la platine que mon père m’avait donnée. On voulait être différents et on l’était vraiment, le petit groupe borderline, que tout le monde regardait de loin et enviait quand même un peu d’être aussi libres !
Lucas avait taxé la caméra de son père, et moi j’avais préparé le sac à dos qui contenait nos victuailles pour la nuit : des gâteaux, des boissons, du chocolat, des lampes torche, des couvertures de survie si jamais on avait froid, et une radiocassette pour écouter de la musique (celle-là, c’était ma mère qui l’avait retrouvée chez mes grands-parents, et je l’avais adoptée comme un trophée). On avait tout préparé pour le jour J et chacun avait dit à ses parents qu’il passait la nuit chez l’autre, ce qui n’avait rien d’exceptionnel et n’était donc pas susceptible d’être questionné. C’était les vacances de la Toussaint et on avait passé l’après-midi du 31 à écouter nos morceaux préférés dans la chambre de Malvina. J’avais cherché quelques infos sur l’hôpital, puis j’avais tout noté afin qu’on puisse s’orienter un peu dans les couloirs. On voulait trouver la morgue, et filmer les casiers mortuaires pour faire une vidéo qui serait bien flippante. Quelques photos volées de l’endroit et un vieux plan dessiné à la main par une ancienne infirmière m’avait donné une vague idée des lieux. On verrait bien une fois sur place ! On voulait de l’aventure après tout.

Frissons garantis
On est arrivés à la tombée de la nuit, il était à peine 17h30 et le ciel s’assombrissait déjà. Il est vrai qu’on était passés à l’heure d’hiver le week-end précédent, et du coup on était tombés brusquement dans les jours « sombres ». On était venus à pied parce qu’on avait voulu demander à personne de nous déposer là, tout devait rester secret. On aurait pu demander au frère de Malvina, qui avait eu son permis six mois plus tôt, mais on s’était dit qu’il allait avoir envie de nous accompagner ou bien qu’il allait tout balancer aux parents. Et ni l’une ni l’autre de ces deux options ne nous intéressait. On a profité du soleil couchant pour faire le tour du bâtiment, évaluer le meilleur endroit pour entrer et estimer la grandeur des lieux. C’était sacrément impressionnant vu de l’extérieur, avec la nuit qui commençait à foncer les couleurs et à gommer les contours ! On se sentait tout petits et quand même intimidés par les lieux. C’est Lucas qui nous a détendu en balançant une blague stupide. On n’allait pas se dégonfler comme des gosses, c’était notre plan, notre soirée, notre idée.
On a fini par se décider, on allait entrer par les Urgences : c’était sur le côté du bâtiment, et ça donnait directement sur le sous-sol. De surcroît, c’était moins dangereux que de s’aventurer dans les étages, parce qu’on savait que parfois les plafonds pouvaient s’effondrer et on ne voulait pas finir à l’hôpital avec les parents sur le dos et furieux. La nuit était tombée, j’ai sorti une grosse lampe torche du sac à dos et Lucas a commencé à filmer. Malvina se tenait devant l’entrée décrépite, et elle faisait de grandes ombres en s’amusant avec la lumière de la torche. C’était super stylé comme truc ! On savait que ça rendrait hyper bien dans notre vidéo. On a fait quelques plans qu’on trouvait sympas : les grilles à demi fermées de l’entrée qui donnait sur un petit hall d’un noir d’encre, les plantes qui se glissaient dans les fissures des murs et semblaient faire corps avec le bâtiment, et la lune qui se tenait pile poil au-dessus du toit principal, comme pour éclairer la scène d’une lueur spectrale. On était excités comme des fous ! C’était mille fois mieux que ce qu’on pensait.
Soudain, on a entendu un craquement qui venait d’un buisson à côté de l’entrée et on s’est regardé, intrigués. On n’avait pas spécialement peur, mais bon, il faut bien l’avouer, avec la nuit, les lieux, et le silence environnant, on jouait pas les fanfarons non plus. On commençait à comprendre à quel point c’était sérieux, notre petite escapade, et que mine de rien personne ne savait qu’on était là, c’était pas si malin que ça, au final. Le craquement s’est intensifié et Malvina s’est éloignée de la porte. Quelque chose était peut-être en train de se casser ? Lucas a braqué la caméra sur le buisson et on a vu deux yeux rouges nous fixer. Malvina a sursauté en poussant un cri. C’était juste un putain de rat ! qui a détalé après avoir été saisi par la lumière crue de la caméra. Ah elle commençait bien, notre escapade ! Si on n’était même pas capable de rester calmes devant un mulot effrayé, notre incursion dans les sous-sols de l’hôpital risquait de tourner court. Bonjour les grands aventuriers.
On s’est regardés tous les trois et ça a été une histoire sans parole. On s’était vanté toute la semaine précédente qu’on allait faire un truc de dingue et que tout le monde allait être épaté ; si on reculait, on allait être ridicules, et pire, on allait perdre notre aura de mystère qu’on aimait tant valoriser. Il était hors de question de ne pas le faire, hors de question de se dégonfler comme des trouillards. Voilà, on le savait, on n’avait pas besoin de le verbaliser. J’ai braqué la lampe vers l’entrée des Urgences et j’ai marché droit sur la porte. Le grillage à demi fermé permettait de passer sans encombre et j’ai poussé la porte en verre qui a grincé légèrement. Lucas et Malvina m’ont suivi sans un mot. Cette fois, c’était parti !

Silence, on tourne !
On est entrés en se faufilant par la porte vitrée, et puis on a aperçu le comptoir de l’accueil des urgences à notre droite, une porte qui menait au premier étage à notre gauche, et puis devant nous, plongé dans le noir absolu, un long couloir qui semblait aller dans les entrailles du monde. De vieux panneaux délavés indiquaient plusieurs services : RADIOLOGIE, RÉANIMATION, MORGUE. On devait donc suivre ce satané couloir qui sentait le froid et l’humidité, pas le choix. On a allumé nos torches pour éclairer et on a commencé à avancer. Personne ne pipait mot. Lucas filmait avec sa caméra : de part et d’autre, on découvrait des salles d’examen dans lesquelles se trouvait un brancard, un placard qui dégueulait des rouleaux de pansement, un électrocardiogramme couvert de poussière et même un défibrillateur. Le silence était lourd, et au-delà de l’odeur de moisissure, il flottait encore des relents de désinfectants et de médicaments qui étaient typiques des hôpitaux. C’était assez écœurant, en fait.
On a poursuivi notre découverte, entourés par ce noir qui était si opaque qu’il en était presque palpable. Lucas balayait le couloir avec sa caméra pour éclairer du mieux qu’il pouvait, et nous tenions nos lampes d’une main peu assurée avec Malvina. Nous avions arrêté d’ouvrir les portes des salles qui se trouvaient sur notre chemin. On disposait de suffisamment de plans des premières salles pour notre vidéo… Et puis, ne pas ouvrir les salles, c’était moins flippant. Au bout de dix longues minutes, nous sommes finalement parvenus à destination : la MORGUE. C’était écrit en gros, sur la porte, en lettres bleu foncé, soulignées en noir. Voilà, nous y étions. Malvina a sorti son portable, comme ça, pour regarder l’heure, et elle a constaté qu’on ne captait aucun réseau. Ça ne nous a pas surpris plus que ça, nous étions dans un ancien hôpital après tout.
Je ne sais plus lequel d’entre nous a ouvert la porte, tout ça est un peu flou dans mes souvenirs, bien plus flou en tout cas que ce qui a suivi, mais tout ce que je sais, c’est que après notre entrée, elle s’est refermée brutalement, en claquant et en grinçant au point qu’on a mis les mains sur nos oreilles. À ce moment-là, on aurait certainement encore pu partir, du moins je le pense, mais comme on n’a pas essayé, je n’aurai jamais la réponse. On s’est retrouvés devant quatre tables de dissections, un évier immense, un plan de travail carrelé sur lequel il y avait encore deux balances, une paire de gants en plastique qui était sèche et racornie, et là, face à nous, les tiroirs de la morgue, brillant sous la lumière de nos torches, et qui n’attendaient que notre curiosité.
On a décidé de sortir nos réserves pour la nuit : la bouffe, la radiocassette, les boissons, et les couvertures de survie qu’on a installé au sol pour s’asseoir. On s’est posés dans un coin, contre le seul mur qui ne nous semblait pas humide et pourri, et on a grignoté un peu. J’avais fait des sandwichs, et Malvina avait acheté deux paquets de chips qu’on a englouti comme des voraces. Il faisait super froid dans cette salle, bien plus froid que ce qu’on avait prévu, et très vite on a réalisé que la nuit allait être pénible. On a fermé nos blousons et serré les dents. Le froid n’allait pas nous arrêter. Au pire on aurait un bon gros rhume des familles !
On jetait un oeil de temps à autre vers les tiroirs fermés. On avait fini de manger et on repoussait le moment de cette ouverture qui devait être un des moments forts de notre vidéo. C’était moins drôle que prévu, de se retrouver dans cette morgue la nuit, et l’ambiance était de plus en plus flippante. Malvina nous regardait, cherchant en nous un courage qu’elle n’avait déjà plus, mais on voulait « jouer les bonhommes » alors aucun de nous deux ne lui aurait avoué qu’il avait presque autant la trouille qu’elle. Lucas a fini par se lever et m’a demandé de le suivre pour ouvrir les tiroirs. Il voulait faire des plans « d’enfer », comme il disait, et suggérait même que je me mette dans un des casiers pour que Malvina l’ouvre et qu’il puisse faire un gros plan de mes pieds et des mes jambes, histoire de faire croire qu’il y avait un vrai macchabée à l’intérieur. De nous trois, c’était celui qui était le plus à fond. Il se prenait vraiment au jeu et avait endossé le rôle du réal comme si il était un vrai pro.
On a ouvert le premier tiroir, qui était vide, évidemment, et puis on en a ouvert un second et un troisième. Rien. Que du vide : le froid de l’acier, pas même un drap tâché de sang noirci, rien d’effrayant qui puisse faire exploser l’audimat. Ce n’est pas avec ça qu’on allait devenir célèbres. On était un peu déçus et en même temps soulagés, quand même, car on aurait eu une sacrée frousse si un squelette avait été encore présent dans un des tiroirs. Du coup, Lucas a insisté pour que je me mette à la place d’un cadavre et que Malvina ouvre lentement le casier en faisant grincer le métal de la porte et les roues du tiroir. J’ai râlé, mais je suis monté dedans, en retenant mon souffle et en imaginant déjà que je pouvais rester coincé dedans si le truc était trop rouillé ! Ils ont fermé le tiroir et j’entendais la voix étouffée de Lucas qui décrivait ce qu’il faisait et parlait pour nos futurs spectateurs. Malvina a ouvert la porte et a commencé à tirer le tiroir, qui s’est arrêté à hauteur de mes genoux, ce qui m’a fait paniquer un peu car je ne pouvais pas bouger et j’avais atteint ma limite de temps en espace confiné (je suis un peu claustro !). Du coup j’ai crié pour qu’on me sorte de là, et Lucas a sorti le tiroir d’un coup pour que je saute hors de ma prison glacée. Il était près de 22H30, la nuit était loin d’être terminée mais on commençait à trouver le temps long. ça ne nous amusait plus trop d’être là, loin de tout et de tout le monde, dans le froid et les odeurs bizarres (de mort ? de pourriture ? d’humidité ?), et la perspective de devoir attendre le petit matin pour sortir était nettement moins réjouissante que l’idée qu’on s’en était faite en préparant toute ça.

Et le cauchemar commença…
On a décidé de mettre de la musique pour s’occuper et relancer un peu l’ambiance. J’ai sorti la radiocassette et cherché une station sur la radio. Déception ! On ne captait rien hormis des grésillements désagréables. Voilà encore un truc qui tombait à l’eau ! On était dépités. C’est là que Malvina a dit : « En fait je ne vous ai pas tout dit, sur cet hôpital, il a été abandonné du jour au lendemain parce qu’il y avait des morts inexpliquées, des décès que les médecins ne comprenaient pas et n’étaient pas capables de comprendre.. et puis, les rumeurs ont commencé… jusqu’au jour où le directeur a décidé que tout était fini. Et c’est là que l’hôpital a été fermé. »
Avec Lucas, on la connaissait suffisamment bien pour savoir qu’elle devait sûrement nous rouler dans la farine. C’était la reine des mythos, celle qui avait le plus d’imagination et était capable de nous faire flipper avec une histoire de dingues juste pour pimenter un peu la soirée. C’était son truc, à Malvina, les histoires creepy et les événements chelous, elle aimait ça, et elle nous avait avoué qu’elle venait d’acheter une planche Ouija pour essayer de rentrer en contact avec les esprits. On se moquait d’elle gentiment d’habitude, on la chambrait en lui disant qu’elle allait passer du » côté obscur de la force ». Mais là, dans le tréfonds de l’hôpital, c’était pas drôle. Et je me suis énervé en la traitant de tarée ! Evidemment, elle l’a mal pris, et on a commencé à se prendre la tête tous les trois en s’engueulant les uns les autres. « C’est de ta faute ! », « Quelle idée de merde ! », « Tout le monde va se foutre de nous à cause de toi ! », et autres gentillesses parsemées de jurons dont je vous ferai grâce. C’était un brouhaha sans nom !
Alors que nos voix se faisaient de plus en plus véhémentes, la radio s’est rallumée toute seule, et on a entendu un morceau de musique, un truc de jazz des années 30, qui semblait tout droit sorti d’un vieux film. On s’est arrêtés net dans nos disputes, et on a essayé d’éteindre la radio. En vain, le morceau continuait, arrivait à la fin et redémarrait. Et nous avions beau tenté de faire taire cette foutue radio, rien n’y faisait. On a commencé à flipper mais ça a été pire quand on a vu les lumières au plafond s’allumer et se mettre à clignoter. Lucas s’est précipité vers la porte mais il ne pouvait pas l’ouvrir. Les lumières étaient de plus en plus fortes, elles nous éblouissaient, tandis que la musique semblait appeler quelqu’un ou quelque chose, comme un sort magique qui résonnait sur les murs. Malvina s’est mise à crier et je lui ai serré si fort la main que j’ai failli lui casser un doigt. Lucas se tenait toujours devant la porte, il tentait par tous les moyens de l’ouvrir et on l’entendait jurer comme un charretier malgré la musique. Mais c’était peine perdue ! On était prisonniers de la MORGUE ! Notre soirée d’Halloween était en train de se transformer en film d’horreur.
On s’est tous postés contre le mur, debout, attendant la suite. On avait les yeux fous de ceux qui sont en train de vivre un cauchemar et se demandent s’ils ne perdent pas la tête. Mais tout ça semblait bien réel ! Et la chair de poule qui avait envahi tout mon corps ne devait rien à mon imagination. Enfin, la musique s’est arrêtée, d’un coup, mais les lumières sont restées allumées, donc on a compris que quelque chose allait se passer. Et ce sont les portes des casiers mortuaires qui ont pris la suite : elles s’ouvraient et se fermaient dans un fracas assourdissant. Lucas, qui ne filmait plus depuis qu’on avait ouvert les casiers, avait repris sa caméra et il tentait de capturer cette folie mais ses mains tremblaient tellement qu’on se doutait que les images seraient inexploitables. Et à ce moment-là, c’était clairement le dernier de nos soucis.
On était paniqués ! C’est quand on a vu la porte s’ouvrir en grand qu’on a compris que c’était maintenant ou jamais ! On a filé en courant et on s’est retrouvés dans le noir du couloir. Les lampes se sont éteintes d’un coup et même la lampe de la caméra ne voulait plus rien entendre. Lucas avait beau injurier le matos de son père, ça ne changeait rien ! On n’était pas tirés d’affaire, même nos portables ne fonctionnaient pas. Parcourir ce couloir avec nos lumières avait été flippant, mais retourner dans le hall des urgences sans aucune source lumineuse nous semblait particulièrement effrayant. On s’est serrés les uns contre les autres, et on a commencé à avancer lentement, très lentement. On entendait des râles rauques, nos souffles paniqués, et le vent qui soufflait dehors. Et d’où pouvait venir ces râles ? On tâtait les murs pour avancer sans se cogner et évidemment on tombait parfois sur des poignées de porte, qui s’ouvraient en grinçant et nous dévoilaient des visions horribles de patients attachés sur leur brancard et qui essayaient de partir. L’image était fugace à chaque fois, comme un flash, elle était à la fois identique et distincte. C’était la même disposition des objets, mais la personne était différente. On en a vu quatre ou cinq d’affilée et on en était au stade de la terreur pure et simple. On agissait comme des automates en mode survie. Il fallait qu’on sorte de là avant de devenir fous !
On avait l’impression d’avancer, et pourtant au bout de quelques mètres, on se retrouvait invariablement devant la porte de la MORGUE, avec ses lumières allumées, et les casiers grand ouverts qui semblaient nous appeler comme les gueules béantes de l’enfer. Malvina a commencé à pleurer, et c’est uniquement parce qu’on ne voulait pas se montrer faibles que Lucas et moi on a réussi à retenir nos larmes, au prix d’un effort surhumain qui se traduisait par des tremblements dans tout le corps et qu’on était incapables de maîtriser.
On ne savait plus quoi faire ! Continuer à avancer ? Rester sur place et espérer que le jour qui se lèverait dans quelques heures nous délivrerait de ce cauchemar ? C’était une histoire de fous ! Mais rester sur place, c’était clairement ce qui nous semblait le plus stupide. On en avait vu un sacré paquet de films d’horreurs, et souvent on se disait que les gens faisaient l’inverse de ce qui était logique, genre « ils allaient vraiment se jeter dans la gueule du loup » ! Mais dans notre cas il n’y avait pas de logique ! puisqu’on se retrouvait à notre point de départ à chaque fois qu’on avançait dans le couloir.

À l’aide !
Malvina était croyante, c’est d’ailleurs pour ça qu’elle croyait dur comme fer aux esprits, au bien et au mal, à Dieu et au Diable, aux démons et aux revenants. On en parlait peu entre nous, déjà parce que ni Lucas ni moi on était croyants, et aussi parce que ça ne nous intéressait pas plus que ça. C’était ses idées, point barre. Elle avait toujours une croix en or autour du cou, une jolie croix que sa grand-mère lui avait donnée en lui expliquant que c’était une protection. Elle ne la sortait jamais mais on savait qu’elle l’avait sur elle en permanence, comme un talisman. Alors on lui a dit de prendre sa croix, de la tenir à la main, et de la brandir devant nous, comme dans les films avec les exorcistes. Est-ce qu’on y croyait vraiment ? Je ne sais même plus ! On était tellement effrayés qu’on aurait essayé n’importe quoi !
Malvina a retiré la chaîne autour de son cou et elle a attrapé la croix, qu’elle tenait fermement. Elle l’a brandie devant nous, et on a commencé à progresser de nouveau le long du couloir. Au début, on a senti aucun changement, on avançait toujours dans le noir complet, avec la sensation désagréable que quelque chose ou quelqu’un allait nous sauter dessus. On restait groupés, on avait au moins réussi ça ! Parce que si on s’était séparés, nul ne sait ce qui serait advenu de notre trio d’inconscients. Et puis, on a regardé Malvina, et on a vu qu’elle parlait tout bas. Elle récitait une prière !
Lucas et moi, on a posé chacun une main sur l’épaule de notre pote et on a continué à avancer. Les lumières du couloir clignotaient, celles des salles d’examen aussi. On ne regardait pas sur les côtés, on voulait juste arriver enfin au bout de cette folie, voir le hall d’entrée et prendre nos jambes à notre cou sans regarder en arrière ! Cette fois on a compris qu’on allait vraiment de l’avant, mais ce qui voulait nous empêcher de sortir n’avait pas dit son dernier mot. Les râles s’étaient transformés en cris de douleur, et un rire bestial résonnait par-dessus, il sortait de partout et de nulle part. Du plafond, des murs, du sol. On avait l’impression qu’il s’infiltrait dans notre esprit pour nous fatiguer et nous empêcher d’arriver à la sortie. Malvina parlait de plus en plus fort, et l’espace d’un instant, j’ai eu l’impression que la croix qu’elle tenait s’était mise à briller. Avec les lumières qui clignotaient, je ne suis pas tout à fait certain de l’avoir vue, mais j’aime à croire qu’une protection divine était avec nous durant ces minutes interminables.
On a continué, parfois on fermait les yeux et on tâtait les murs, parfois on regardait devant nous et on laissait nos larmes inonder nos visages déformés par l’épouvante. On pensait vraiment qu’on n’arriverait plus à sortir de là, qu’on allait y rester, sans que quiconque ne se doute jamais qu’on était ici. Personne pour venir nous secourir, personne pour savoir où chercher. Juste nous et notre volonté, notre stupide et inconséquente volonté. Les derniers mètres ont été les plus durs : on était épuisés, on avait le souffle court, et on avait l’impression que nos pieds pesaient une tonne.
Enfin, on a aperçu le hall d’entrée des urgences. On voyait même la porte, l’extérieur, le salut ! Mais la force qui nous retenait refusait qu’on lui échappe. Une substance noire a commencé à couler à nos pieds, à monter sur le bas de nos jambes. Ça dégoulinait des murs. C’était visqueux, c’était lourd, et ça semblait monter au fur et à mesure de notre progression. J’ai même failli y laisser une basket ! L’odeur était pestilentielle, on avait l’impression de marcher dans une mare de pourriture, comme si le liquide noir qui se déversait à nos pieds concentrait en lui toutes les odeurs les plus immondes.

Malvina avait l’air épuisée, comme si on lui avait drainé toute son énergie. On la tenait presque à bout de bras avec Lucas, il fallait qu’on continue à avancer, coûte que coûte, on était trop près de la sortie pour s’arrêter. À un moment, je ne sais pas pourquoi, je me suis retourné. Et je l’ai vu ! Ce qui voulait nous empêcher de partir. J’ai cru que j’allais devenir fou ! Je n’ai rien dit aux autres, je me suis retourné, et j’ai hurlé pour qu’on avance et qu’on fasse les derniers mètres. On y était presque !
On est arrivés au bout du couloir, et on a senti un souffle brûlant sur nos nuques, à tel point qu’on est resté rouges pendant plusieurs jours après tout ça. Puis tout s’est arrêté d’un coup : les bruits, le liquide noir qui coulait, les lumières qui clignotaient. Tout a disparu. On a avancé jusqu’à la porte et puis on s’est faufilés pour sortir de là. La lune était toujours là, fidèle au poste, elle avait juste bougé dans le ciel. On entendait les bruits de la nature alentour, les craquements des branches, un hibou qui hululait au loin, et même les voitures qui passaient sur la route à dix minutes à pied de l’hôpital.
On s’est regardés tous les trois sans parler. On avait les traits tirés, les visages défaits par la peur, et la certitude que personne ne devait jamais mettre les pieds dans cet endroit. Lucas a attrapé la caméra qu’il avait gardé en bandoulière durant tout ce temps, et il a effacé toutes les vidéos qu’on avait faites depuis le début de la nuit. Tant pis pour YouTube, et tant pis pour nos rêves de célébrité !
J’ai sorti les barres de chocolat, et on en a mangé une pour reprendre des forces. C’était doux sous la langue, sucré à souhait, et c’était comme si on remettait un pied dans la réalité. Lucas a sorti son portable, et il a appelé son père pour qu’il vienne nous chercher. On savait qu’on allait se prendre un savon de compet’, mais on s’en fichait royalement. On était sortis de là, on était vivants, et on n’avait pas perdu la tête, ça valait bien une engueulade taille XXL.
On a attendu pendant près de 20 minutes que la voiture éclaire la route avec ses phares. Le père de Lucas nous a fait monter sans poser de questions. Il a vu nos têtes, et il a du se dire que ça ne méritait même plus de réprimande ni de punition. Il a fait demi-tour, et au moment où il allait s’engager sur le chemin du retour, la voiture a callé. On s’est regardés tous les trois en se disant » ça recommence ! Ce truc ne nous laissera jamais partir ! ». Mais c’était juste l’embrayage qui faisait des siennes, et le père de Lucas a vite redémarré. On est rentrés chacun chez soi, et on a plus jamais reparlé de ça. C’est resté dans un coin de notre tête, et personne dans notre entourage n’a jamais su ce qu’on avait traversé.
Aujourd’hui.
Je fais encore des cauchemars, parfois. Je vois cette forme indistincte au fond du couloir, et je me réveille en sueur. Je ne saurai jamais si Malvina ou Lucas ont vu la même chose que moi et s’ils n’ont rien dit. J’espère que non. Cette aventure était déjà suffisamment traumatisante comme ça. Je fête toujours Halloween, mais avec des lumières partout et dans des lieux que je connais. L’urbex ? Trop peu pour moi ! Je n’en ai jamais reparlé non plus.
Peut-être que d’autres après nous ont essayé de se rendre à l’hôpital, peut-être qu’ils n’ont rien vu. On a guetté les réseaux pendant plusieurs années d’affilée pour voir si une légende parlait de cette bâtisse abandonnée mais on n’a jamais rien trouvé. Peut-être qu’on a imaginé ça tout seuls…
Ou peut-être que c’est juste une histoire inventée de toutes pièces…vous en pensez quoi ?

Cette histoire vous a plu ?
Laissez-moi un commentaire pour me dire si vous avez apprécié la balade dans l’hôpital. Vous en voulez plus ? Alors allez acheter mon bouquin : « L’île des condamnés », aux éditions Plumes de Marmotte.
A très vite !

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