
Etre ou ne pas être…différente, un peu… et même plus encore.
La semaine dernière, je regardais une série sur une plate-forme bien connue, lorsqu’un dialogue entre deux personnages m’a interpellée. Une jeune femme parlait avec une adolescente et elle la regardait avec admiration et un soupçon d’ironie en lui disant : « Tu es une vieille âme en fait. » Et vous savez quoi ? Je me suis sentie concernée par cette bête phrase
Oui, moi aussi, je suis une vieille âme, une de ces personnes qui ont la sensation de porter sur les épaules une forme de sagesse à la fois écrasante et effrayante. Comme si j’avais déjà vécu mille vies. Comme si mon hypersensibilité m’avait fait traverser les cinquante-trois années de mon existence en exaspérant toutes mes émotions, toutes mes expériences, toutes mes aventures.
Lorsque j’étais plus jeune je ne me sentais pas à ma place. Trop différente, pas assez « festive », trop sérieuse, trop solitaire aussi. Mais j’avais la lecture, cette amie fidèle qui ne me quittait jamais ; et je lisais sans relâche, avalant les livres avec avidité, pestant contre toute cette multitude d’ouvrages qui me tendaient les bras et que je n’aurais pas le temps de lire, même si j’avais la chance de vivre cent ans !

Je crois que mon premier livre a été « Treize à la douzaine », ensuite il me semble que j’ai dévoré « David Copperfield » (version bibliothèque verte tout de même, j’étais précoce, mais pas à ce point là !), et puis les livres ont amené d’autres lectures, les aventures d’autres expériences, les émotions d’autres envies. Lire était le plus beau des cadeau, et j’étais capable de passer des après-midi entiers plongée dans un bouquin pendant que les autres jouaient. Peu m’importait, la vie était dans les livres, elle traversait toutes les époques, m’apprenait l’Histoire, la Géographie, l’Aventure…
Et regarder les étoiles…
Ecrire aurait pu être une évidence, mais ça n’a pas été le cas. J’ai fait du théâtre, du piano, de la danse, de la batterie, du violoncelle ; je cherchais par tous les moyens à exprimer quelque chose. Comme si l’art m’appelait sans me dire franchement : « C’est ça, tu dois faire ça, vas-y, c’est pour toi. » Alors il fallait que je teste, que je tâte, que je ressente. Le théâtre avait ma préférence, mais j’ai vite réalisé que les mots me venaient plus facilement que le jeu de scène ! La musique ? C’était bien, mais je n’y aurai pas consacré ma vie. Et les mots ont fini par s’imposer petit à petit.
J’aurais pu me contenter d’écrire un journal intime, mes mémoires perso. Bref, un ou plusieurs textes qui seraient restés au fond d’un tiroir ou sur mon bureau à prendre la poussière, des récits de vie qui n’auraient concernés que moi. Sauf que je voulais raconter des histoires, des aventures étranges, un peu mystérieuses, un peu effrayantes, avec en filigrane des réflexions plus profondes sur les errements de notre beau monde…
Il y a quelques semaines, je me suis demandé si j’écrivais pour moi ou pour les autres. Vaste question, n’est-ce pas ? A vrai dire, spontanément, j’ai eu envie de répondre « pour moi ! », j’écris pour moi : pour parler de tous les monstres bizarres qui hantent mes rêves, pour faire vivre les mots, pour inventer des histoires que j’aimerais bien lire aussi.
Et puis, en poursuivant la réflexion, et pour être honnête, j’ai réalisé que j’écrivais autant pour moi que pour les autres. Pour laisser une trace, dans le temps, dans la vie des gens aussi, pour lancer ma voix le plus loin possible.
Lorsque j’étais enfant, mon père m’avait expliqué les étoiles, le Soleil, la Lune, la Terre, les planètes du système solaire. Et ce qui m’avait fasciné et qui avait retenu mon attention de petite fille, c’est cette idée fascinante que les lumières que je voyais dans les cieux étoilés étaient souvent des lumières d’étoiles mortes, disparues depuis un temps que je n’étais même pas capable de comprendre ou d’imaginer du haut de mes huit-dix ans. Alors, lorsque la nuit était tombée et que le jardin chez mes grands-parents était plongé dans le noir, je sortais en chaussons et je me postais au milieu du jardin, armée d’une lampe de poche. Et je l’allumais en visant le ciel…pour envoyer MA lumière à travers les étoiles, à travers le temps. Je ne le réalisais pas encore, mais je voulais déjà « laisser ma marque », ce que cherche à faire n’importe quel artiste, je pense. L’idée d’être différente était en moi depuis toute petite.

Je suis une vieille âme…
J’aime les vieilles pierres, les vieux meubles en bois, les vieux bouquins, j’aime faire des confitures et des tartes aux pommes, savourer un bon thé au lait comme une mamie anglaise. J’aime regarder les flammes crépiter dans l’âtre, écouter la pluie qui bat contre les vitres, le vent qui souffle en rafales, le ressac des vagues qui frappent les rochers. J’aime les odeurs de la nature, la terre mouillée après l’orage (ça s’appelle pétrichor), les foins chauffés au soleil, l’odeur d’iode et de sel qui fouette le visage quand les embruns sont portés par le vent, les parfums subtils des plantes. J’aime faire du pain, prendre le temps de pétrir la pâte, renouer avec des anciens gestes, aller à l’essentiel, sans artifice, sans superficialité, sans calcul. Juste savourer le moment présent et regarder le passé, non avec nostalgie, mais en dégustant les souvenirs comme des carrés de chocolat.
Alors j’écris…

J’écris pour raconter des histoires et me cacher derrière les mots, pour oublier que j’ai cette tendance naïve à être trop gentille, pour oublier que le monde part en vrille à une vitesse vertigineuse, pour oublier les haines furieuses qui semblent vouloir s’installer plus vite que la peste noire en son temps. Je transpose les frayeurs du monde dans des personnages odieux, des gens idéalistes (comme moi, du moins c’est ce que mon grand-père me disait quand j’étais jeune, parce qu’il voulait que je comprenne que la réalité peut-être brutale. Et il savait de quoi il parlait, en tant qu’ancien résistant dénoncé et déporté en camp de travail), des histoires irréelles qui ne sont que les reflets de nos excès. Je parle de tueur en série, de vaudou, de pacte avec des forces maléfiques, de vampires, je joue avec les mythes, les frontières entre le réel et le surnaturel. Je ne cherche pas la célébrité, ni même la fortune, je cherche à transmettre, des idées et des mots. Pour faire réfléchir, pour faire rêver (ou cauchemarder, c’est selon), juste pour toucher les gens avec des histoires écrites avec mes tripes.
Je suis une vieille âme…
Mais je ris comme une gosse à des blagues stupides, je suis émerveillée par la magie de Noël, j’ai les larmes aux yeux quand je regarde un film triste, et je suis capable de sauter dans les flaques d’eau ou de courir dans les feuilles d’automne comme si j’avais encore dix ans. Parce que la vie, c’est savoir ne pas se prendre au sérieux, oublier les responsabilités, les contraintes, les soucis, les peines qui s’ancrent comme des taches indélébiles, et vivre en savourant chaque instant.
Je suis une vieille âme, avec ses doutes et ses craintes, son défaitisme et ses illusions, ses idéaux, et une gentillesse qui souvent me coûte cher, mais à laquelle je ne renoncerai à aucun prix. Je suis une vieille âme, et ça me va.


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